Cartovege2 : cartographier la biodiversité unique des îles subantarctiques
Cartovege, c’est un projet coup de cœur car il nous ramène à l’essentiel : la nature, sauvage et belle à en couper de souffle, notre environnement primordial et sans lequel nous ne pouvons pas vivre.
Transportons-nous près des 40èmes rugissants, dans les îles subantarctiques françaises : après avoir mis en place sa méthode de cartographie des habitats naturels sur l’archipel Crozet, l’équipe Cartovege a transposé et amélioré sa chaine de traitement quelques 2 300 km au nord-est, sur les îles Saint-Paul et Amsterdam. Inhabitées, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO et réserve naturelle nationale, ces îles abritent une faune et une flore uniques au monde. | Cartovege est à la fois une méthode rigoureuse de définition et de classification des habitats spécifiques aux Terres Australes et une chaine de traitement de données terrain et d’imagerie multi-sources, capable de générer automatiquement une carte des habitats à très haute résolution, y compris sur les zones non visitées, à partir d’images satellitaires. Nous vous invitons à (re)lire l’actu Cartovege2 : Mission Amsterdam. |
Post-doctorante en télédétection qui a pris le projet à bras le corps, sur le terrain comme dans les algorithmes, Diane Espel le résume ainsi : « Automatique et transposable, Cartovege n’est pas un simple outil de suivi : c’est un accélérateur pour la recherche en écologie car il est capable de retranscrire efficacement et à large échelle la façon dont les communautés végétales se réorganisent face au changement climatique ou suite à un évènement majeur comme l’incendie d’Amsterdam. De plus, en réduisant de plus de moitié le bilan carbone des expéditions scientifiques, cette solution ouvre la voie à une science plus responsable ».
Typologie des habitats de l’île Amsterdam
L’élaboration d’une typologie des habitats nécessite une forte expertise terrain et constitue le préalable indispensable à toute cartographie et modélisation des habitats.
🌱 Grâce à plus de 1000 relevés terrain croisant données historiques et observations acquises lors de la campagne d’été 2024-2025, la 1ère typologie des habitats de l’île a pu être construite. Ce référentiel inédit distingue 5 milieux, qui se déclinent en 13 habitats, eux-mêmes déclinés selon 45 formations végétales et minérales.
👉 Ces travaux ont notamment permis la première description précise de l’habitat de l’Albatros d’Amsterdam, espèce endémique classée « en danger critique d'extinction » : la tourbière aux bryophytes Dicranoloma subconfine et/ou Racomitrium lanuginosum (classe C21 en rose pâle sur la carte ci-dessous).
Modélisation des habitats, la plus-value Cartovege2
🛰️ Pour modéliser les habitats sur toute l’île d’Amsterdam, Cartovege² s’est appuyé sur 7 images satellites Pléiades et Pléiades Neo (respectivement à 50 et 30 cm de résolution spatiale), acquises à différentes dates entre 2015 et 2025 grâce au dispositif DINAMIS, combinées à un modèle numérique de terrain issu de WorldDEM Neo.
⚙️ Le modèle de classification a été entraîné à partir des données de référence acquises en 2021, puis appliqué aux différentes années disponibles afin de permettre un suivi temporel de l’évolution des habitats sur la décennie. « Sur les sept variables extraites des images satellite, quatre émergent comme particulièrement essentielles pour distinguer et modéliser les habitats » souligne Diane : « l’altitude et la pente, qui traduisent les principaux gradients climatiques, hydrologiques et édaphiques de l’île, ainsi que deux indices spectraux (NDVI et GCCI), dont la sensibilité aux caractéristiques du couvert végétal en fait des variables particulièrement discriminantes des habitats ». | La chaine de traitement Cartovege a été enrichie de 7 modules pour améliorer les performances de modélisation, renforcer la robustesse des traitements et faciliter l’utilisation opérationnelle de l’outil (voir le détail dans la page projet). Signalons notamment que, désormais, le pipeline tourne sur un simple ordinateur portable avec 32 Go de RAM ! |
👍 La chaine de traitement est disponible en open source ici, accompagnée d’un guide de configuration complet, que Diane compare malicieusement à « une recette de cuisine : il faut juste la suivre » !
Résultat : une première mondiale, les cartes d’habitats de l’île Amsterdam
Les cartes d’habitats réalisées à partir des images satellite Pléiades et Pléiades Neo permettent de reconstruire l’histoire récente des paysages d’Amsterdam. Grâce aux optimisations du pipeline, à la typologie construite et à la qualité des relevés terrain, les résultats dépassent les attentes, l’exigeante Diane avoue même en être la première surprise ! « Sur une typologie de niveau 4, soit le plus fin comprenant 55 classes télédétectables à prédire (sur les 57 existantes sur l’île), le modèle atteint une excellente performance globale avec un coefficient kappa de 92,6% » se réjouit-elle.

▲ Cartes prédites des habitats de l’île Amsterdam. L’image satellite de 2015, trop différente des autres acquisitions, n’a pas permis de produire une carte exploitable, probablement en raison d’erreurs d’interprétation des pixels. Aucune donnée d’imagerie n’étant disponible entre 2015 et 2020, les évolutions intermédiaires des habitats sur cette période ne peuvent être documentées. En revanche, dès 2020, les cartes permettent de suivre finement et avec fiabilité l’évolution des habitats à l’échelle de l’île. © CARTOVEGE² - D. Espel (2026)
🔥 En janvier 2025, un incendie a ravagé plus de la moitié de l’île Amsterdam. La modélisation à partir de l’image Pléiades d’avril 2025 a permis de qualifier précisément les habitats touchés par les flammes. Les cartes des années à venir permettront de guider les efforts de restauration.
Transposition sur l’île Saint Paul
Sur Saint Paul, le défi a été encore plus grand, d’une part car l’équipe n’a pas pu accéder à l’île, et d’autre part car elle ne disposait que d’un seul modèle numérique de terrain de faible résolution (issu de la mission SRTM du programme USGS) et une unique image satellite exploitable de 2024 (Pléiades Neo), en raison du fort ennuagement sur les terres australes. Diane et ses partenaires se sont donc appuyés sur la littérature scientifique existante pour établir une correspondance avec les habitats d’Amsterdam.
👉 Le modèle prédit une trentaine de classes d’habitats, que seules des données terrain pourraient confirmer.
Une réponse aux enjeux environnementaux avec un impact carbone réduit
🌿 Grâce à Cartovege2, les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) disposent désormais d’une connaissance précise de la diversité et de la répartition des habitats de l’île : 80% d’habitats natifs et 20% dominés par des espèces exotiques.
🦭🌱 28 % des habitats natifs constituent des sites de nidification et/ou de reproduction pour la faune indigène (gorfous, otaries, éléphants de mer et oiseaux marins), tandis que 48 % abritent des d’espèces végétales endémiques ou patrimoniales, soulignant la valeur écologique exceptionnelle de ces milieux.
👉 Pour la première fois, il devient possible d’imaginer un véritable suivi écologique temporel de l’île à partir de l’imagerie satellitaire, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’explorations scientifiques, plus responsables pour ces territoires extrêmement isolés. Grâce à l’outil Cartovege et à la typologie des habitats d’Amsterdam, les besoins en missions de terrain fortement émettrices en carbone pourront être considérablement réduits, avec une diminution estimée de 57 % de l’empreinte carbone dans le cadre d’une mission de validation tous les cinq ans, et jusqu’à 99 % pour un suivi reposant exclusivement sur l’imagerie satellite !
À venir
👁️ Toutes les cartes seront prochainement en ligne sur le visualiseur VISHAB du Muséum national d'histoire naturelle dans le cadre du projet CarHab. Elles sont actuellement disponibles sur demande auprès du laboratoire Ecobio (Université de Rennes /CNRS).
📚 3 publications en cours de rédaction, dont "Le Guide des Habitats terrestres de l’île Amsterdam", aux éditions Quae, sur le même principe que celui sur les habitats de l’île de la Possession dans l’archipel Crozet. Les deux autres publications sont prévues pour soumission à Computers and Geosciences et Remote sensing in ecology and conservation (détails dans la page projet).
Moralité : une solution parfaite pour l’ensemble des terres subantarctiques
« Cartovege est la seule façon d’obtenir une cartographie complète de ces îles sans déployer des moyens logistiques colossaux » affirme Pierre Agnola, qui était chargé de mission Flore à la direction de l’environnement des TAAF sur Cartovege1 et qui a continué à suivre Cartovege2 avec attention. Lui qui connait bien ces îles salue « la performance de la qualité de prédiction, impressionnante ! Il y aurait mille sujets pour un Cartovege3… »
Pilote du projet et désormais directeur de l’Institut Polaire Français, David Renault confirme : « Cartovege jouit désormais d’une visibilité certaine à l’international : il a le potentiel pour passer un autre cap et une autre échelle ». Et si tel est le cas, c’est sûr, le SCO répondra présent !
Voir le détail des résultats et de la méthodologie dans la page projet
| 🙏 Un grand bravo et merci aux personnels de l’Institut polaire français pour tout le soutien nécessaire au déploiement du projet sur le terrain, à la direction de l’environnement et aux agents de terrain des TAAF (en particulier Julie Bornes, Elzéar Hamard-Mulot, Hugo Berteloot et Charlène Franc), spécialistes de cette remarquable biodiversité, et dont Diane n’a cessé de rappeler l’importance des contributions tout au long du projet. | L’accompagnement SCO L’équipe Cartovege a tenu à remercier le SCO : pour la visibilité donnée au projet et les opportunités d’échanger avec d’autres porteurs de projets, pour la mise en relation avec d’autres instituts ou encore pour l’accès facilité aux images satellites. |



